En novembre 2023, la première (dont aient connaissance les participants) réunion officielle entre chrétiens et mourides s’est tenue dans la petite ville française de Taverny, près de Paris. Pour ces deux groupes, tous deux ancrés dans des traditions pacifistes, cette rencontre avait pour principal objectif d’apprendre à se connaître.
Organisée au Centre islamique de Taverny la rencontre a réuni des penseurs et des pratiquants mourides et anabaptistes afin de présenter et de discuter de l’histoire des deux communautés, de leurs pratiques de non-violence et d’une vision commune du bien commun. Parmi les participants figuraient des hommes et des femmes, des étudiants et des professeurs, des pasteurs et des imams, venus de France, d’Angleterre, de Suisse, du Sénégal et des États-Unis.
Alors que des chrétiens pénétraient dans « l’espace musulman», ceux d’entre nous qui étaient présents ont abordé les questions de territorialité et d’hospitalité tant sur le plan physique qu’intellectuel, en partageant un repas et en interagissant les uns avec les autres. Ce type de contact croisé est très rare ; il existe une véritable territorialité physique entre les « espaces musulmans» et les « espaces chrétiens », créant des barrières qui ne sont que rarement franchies. Et, tout comme il existe des territoires et des barrières physiques, il existe également des barrières intellectuelles. Dans son discours d’ouverture, le Dr Cheikh Babou a exprimé de manière vivante le désir commun de ceux qui s’étaient réunis à Taverny. Babou a déclaré :
Je crois, comme Jonathan et d’autres l’ont imaginé, qu’il existe un espace où les hommes de bonne volonté […], quelle que soit leur foi, quelle que soit leur région, quelle que soit leur langue, peuvent encore se parler. Parce qu’ils partagent quelque chose qui transcende le côté le plus sombre de leur humanité : un besoin fondamental de paix. Sans paix, l’humanité elle-même ne pourrait plus exister. C’est un grand plaisir de participer à cette expérience, à ce « cri ». Oui, en effet, c’est un « cri ». Et nous voulons que le monde entende ce cri.
Ce numéro d’Anabaptist Witness reprend les présentations données lors de la rencontre entre mourides et anabaptistes ainsi que des réflexions sur cette expérience. Il est malheureusement impossible de rendre compte de la richesse des discussions et de l’esprit d’amitié et de bonne volonté qui régnait parmi les participants. Les auteurs de cette série d’articles ont toutefois réussi à transmettre le sentiment de bonté et d’espoir que chacun a ressenti, même lorsqu’ils ont abordé les questions difficiles liées au dialogue interreligieux.
Dans l’essai d’ouverture, Jonathan Bornman place l’amitié au centre, comme principe organisateur de la rencontre, puis développe un argument théologique chrétien selon lequel, tout comme Jésus avait besoin des « autres », les chrétiens et les musulmans ont besoin les uns des autres.
Jacqueline Hoover se penche ensuite sur l’histoire anabaptiste du XVIe siècle et sur l’engagement mennonite-iranien au XXIe siècle pour émettre quelques recommandations prudentes concernant le dialogue.
Mourtala Mboup explore ensuite les secrets des traditions monothéistes de paix et met en avant « la théologie de l’Esprit pour les anabaptistes et le soufisme pour la Muridiyya ».
Cheikh Anta Babou met en parallèle la proposition de Tariq Ramadan concernant la dar al-shahada pour les musulmans vivant en minorité en Occident et la tradition pacifiste ouest-africaine d’Elhadji Salim Suware. Il considère ces deux perspectives comme compatibles avec « l’œcuménisme de Cheikh Ahmadu Bamba [qui] reflète l’universalisme soufi ».
Dans le dernier article de ce numéro, Matthew J. Krabill met en lumière la vie et l’œuvre de Lamin Sanneh et la tradition pacifiste suwarienne, s’en servant comme point de départ pour décrire le travail actuel et continu du Sanneh Institute visant à documenter les traditions pacifistes et leurs influences en Afrique de l’Ouest aujourd’hui. Une série de critiques littéraires clôt le numéro.
D’un point de vue mondial, les mourides et les anabaptistes sont pratiquement invisibles, mais c’est à partir des marges que le changement se produit. Les anabaptistes et les mourides partagent des valeurs communes de non-violence, de confiance en Dieu et de pardon envers leurs ennemis. Tout au long de leur histoire respective, les deux groupes ont eu tendance à se replier sur eux-mêmes, se concentrant sur le maintien de leur vie et de leurs pratiques religieuses. Et pourtant, tous deux ont eu un impact positif significatif sur leur environnement, partout où ils se sont installés. Puisse ce numéro d’Anabaptist Witness concourrir à mettre en lumière certaines de ces contributions relativement méconnues et cachées au bien commun, offrant ainsi des modèles à suivre pour d’autres.
Ont participé à ce numéro :
Jonathan Bornman
Elhadji Djibril Diagne
Mame Gora Diop
Matthew J. Krabill