Défis du Dialogue Islamo-Chrétien

The Abstract

Le dialogue entre chrétiens et musulmans comporte de nombreux défis et écueils. Ce bref article ne prétend pas les répertorier de manière exhaustive. Il relatera plutôt deux histoires d’interaction et de dialogue anabaptistes-mennonites avec l’islam et les musulmans, l’une au XVIe siècle, l’autre au début du XXIe siècle. Mon objectif en présentant ces réflexions dans […]

See all articles in this issue See all issues in this volume

Reflection piece by Jacqueline Hoover

Le dialogue entre chrétiens et musulmans comporte de nombreux défis et écueils. Ce bref article ne prétend pas les répertorier de manière exhaustive. Il relatera plutôt deux histoires d’interaction et de dialogue anabaptistes-mennonites avec l’islam et les musulmans, l’une au XVIe siècle, l’autre au début du XXIe siècle. Mon objectif en présentant ces réflexions dans le contexte du dialogue mouride-anabaptiste est de nous aider à mieux apprécier le fait que le dialogue a toujours lieu dans un contexte sociopolitique et d’encourager les mennonites à réfléchir à leur propre histoire d’engagement avec l’Islam.

Deux récits de dialogue entre chrétiens et musulmans 

1. Les chrétiens se servent de l’islam pour lutter contre leurs ennemis chrétiens au XVIe siècle.

Le premier récit nous emmène au début du XVIe siècle en Europe, époque d’émergence de l’anabaptisme. C’était une période de turbulences pour l’Europe. La Réforme a provoqué de nombreux troubles, religieux et politiques. Divers soulèvements paysans contre les élites ont provoqué de nombreux bouleversements et destructions. Cette guerre est l’un des conflits les plus destructeurs de l’histoire européenne. Mais au-delà de tous ces conflits internes, l’Europe était également confrontée à une menace externe. Au XVIe siècle, les armées turques ottomanes avançaient en Europe par le sud-est. Les Ottomans étaient musulmans, mais les chrétiens d’Europe les appelaient simplement « Turcs ». À l’époque, les chrétiens européens craignaient que les musulmans ne conquissent l’Europe par la force des armes. Par conséquent, les souverains chrétiens de ce temps ont appelé à la résistance armée contre les Turcs. Bien entendu, cela était en contradiction avec les convictions pacifistes de certains anabaptistes.

L’un de ces anabaptistes était Michel Sattler, ancien moine catholique. Les dirigeants chrétiens d’Autriche l’arrêtèrent sur la base de plusieurs accusations, dont son opposition à la lutte contre les Turcs. En 1527, Sattler fut accusé d’avoir déclaré : « Si le Turc venait dans le pays, il ne fallait pas lui résister, et, s’il était juste de faire la guerre, il préférerait faire la guerre aux chrétiens qu’aux Turcs. »1 Sattler ne nia pas l’accusation et répondit : « Si le Turc vient, il ne faut pas lui résister, car il est écrit : Tu ne tueras point. »2 Il rejeta toute action militaire contre les Turcs au moment même où les armées musulmanes envahissaient l’Europe, et il fut finalement martyrisé pour ses convictions en 1527.

Si l’on peut apprécier le courage de Sattler, il est aussi vrai qu’il aurait peut-être pu se montrer un peu plus modéré. Sattler distinguait deux groupes. Le premier était celui des musulmans ou des Turcs qui n’avaient jamais entendu parler de la foi chrétienne. Le deuxième groupe était celui des chrétiens qui connaissaient le Christ, mais qui persécutaient néanmoins leurs coreligionnaires. Sattler considérait ce deuxième groupe, les chrétiens qui persécutaient leurs coreligionnaires, comme des « Turcs selon l’esprit ».3 En d’autres termes, Sattler discrédi- tait ses persécuteurs chrétiens en les qualifiant de Turcs. Pour lui, la plus grande menace pour les anabaptistes résidait dans leurs voisins chrétiens, et non dans les envahisseurs musulmans. Il insultait donc son ennemi proche, les chrétiens persécuteurs, en les affublant du nom de leur ennemi lointain, les Turcs. Le pacifisme de Sattler, enraciné dans l’exemple du Christ, a éclairé son courage, mais n’a pas tempéré son langage.

Sattler n’était pas le seul chrétien à s’opposer à la lutte contre les Turcs. Le célèbre réformateur Martin Luther (mort en 1546), ancien moine lui aussi, s’y opposait. Cependant, le raisonnement de Luther s’appuyait sur la colère divine et non sur l’exemple du Christ. Luther soutenait qu’il était vain de combattre les envahisseurs musulmans, car Dieu se servait des Turcs pour punir les chrétiens européens de leurs péchés. Combattre les Turcs serait inutile, car cela reviendrait à s’opposer à la volonté de Dieu. Même alors que les Turcs ottomans étaient sur le point d’envahir l’Europe germanophone, Luther affirmait qu’il valait mieux se repentir et prier Dieu, céder plutôt que de se battre. 4

Comme Sattler, Luther utilisa l’islam pour critiquer ses ennemis chrétiens. L’objectif de Luther était pastoral. Il souhaitait que les chrétiens se repentent de leurs péchés, il voulait encourager la foi, en particulier chez les chrétiens vivant sous la domination ottomane, afin qu’ils ne se convertissent pas à l’islam. Par contre, certains des premiers anabaptistes pensaient que vivre sous la domination ottomane leur donnerait plus de liberté pour vivre leur vision d’une vie chrétienne. Ils croyaient que la tolérance des musulmans ottomans envers les minorités non musulmanes était plus grande que la tolérance chrétienne européenne envers les chrétiens anabaptistes. Cependant, souligner la plus grande intolérance en Europe et qualifier de meilleure la situation des minorités dans les pays ennemis était un choix politique peu judicieux.5

Luther a fini par changer d’avis. En 1529 il a commencé à être favorable à la guerre contre les Turcs. C’était l’année où les Ottomans assiégeaient pour la première fois la ville de Vienne, aujourd’hui la capitale de l’Autriche. 6 Il développa également plus tard une vive polémique contre l’islam. Cependant, ses polémiques contre le catholicisme et surtout contre le Pape étaient bien plus violentes. Il comparait souvent le Pape aux Turcs, et il a déclaré : « Comparé au Pape, Mahomet apparaît aux yeux du monde comme un pur saint. » 7 Ainsi, l’ennemi proche, le Pape, est en réalité pire que l’ennemi lointain, les Turcs. Nous constatons que, pour Sattler comme pour Luther, la plus grande menace pesant sur leur foi était interne, venant de l’intérieur de l’Église et non de l’extérieur, et les comparaisons avec l’islam étaient utilisées pour discréditer les adversaires chrétiens. Cela ne s’accordait pas avec leur témoignage chrétien, même si les musulmans n’étaient probablement pas là pour l’entendre.

Les habitudes de pensée de Sattler et Luther peuvent être difficiles à abandonner. Il y a un peu de Sattler en chacun de nous. Le défi est d’éviter de recourir à l’islam de manière comparative et rhétorique dans nos critiques envers nos coreligionnaires chrétiens. Les musulmans remarquent la manière dont les mennonites parlent d’eux lorsqu’ils parlent d’autres chrétiens. Je pense ici au défi de Jean 13:35 : « C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples: si vous avez de l’amour les uns pour les autres. »8 Il nous faut néanmoins critiquer le passé colonialiste et notre complicité dans les divers nationalismes si répandus au sein des Églises chrétiennes, y compris l’Église mennonite. Mais nous devons éviter d’utiliser des stéréotypes sur les musulmans et l’islam pour faire valoir nos arguments.

2. Dialogue entre mennonites et chiites iraniens après le 11 septembre

Le deuxième exemple concerne les échanges entre les mennonites nord-américains et les musulmans chiites iraniens. Cet échange a été stimulé par le grand tremblement de terre en Iran en 1990. Le Comité Central Mennonite (MCC, l’organisation mennonite de secours, de développement et de consolidation de la paix) a tendu la main pour offrir de l’aide à l’Iran après le tremblement de terre. C’est ainsi qu’est né un programme d’échange entre le MCC et l’Institut d’éducation et de recherche Imam Khomeini (IKERI) de Qom, en Iran. Cet échange a permis d’envoyer quelques étudiants mennonites nord-américains en Iran et quelques étudiants iraniens au Canada.

Après que le président américain George Bush a ajouté l’Iran à « l’axe du mal» à la suite des attentats du 11 septembre 2001, des universitaires mennonites nord-américains ont entamé une série de dialogues avec des universitaires chiites liés à l’IKERI à partir de 2002. D’autres échanges ont également eu lieu. Le directeur du MCC, Ed Martin, a noté que « si le travail du MCC dans le monde concerne principalement l’aide d’urgence et le développement, il accorde également la priorité au rétablissement de la paix, » et il a interprété ces échanges entre personnes de religions différentes dans un contexte politique international tendu comme des initiatives de rétablissement de la paix.9 Il s’agit de parler à ceux qui se trouvent de l’autre côté de la barrière en période d’hostilité. Pour Martin, cela doit se faire avec transparence, respect, patience, persévérance et ouverture à la direction du Saint-Esprit, qu’il interprète comme une vision qui répond à de nouvelles opportunités.10 Les mennonites étaient vivement intéressés par l’idée d’ouvrir un chemin nouveau dans un contexte de tensions politiques.

Cependant, ces dialogues entre chercheurs ont suscité des inquiétudes en particulier parmi la diaspora iranienne en Amérique du Nord. Représentant cette diaspora, Mahdi Tourage a écrit une critique de l’engagement mennonite avec l’Iran et en particulier avec l’IKERI. Il a souligné que le fondateur d’IKERI est l’Ayatollah Mesbah-Yazdi (décédé en 2021). Il l’a décrit comme extrêmement autoritaire et conservateur, prônant ouvertement la violence envers quiconque ne serait pas d’accord avec lui. Il l’a également accusé de soutenir les missions suicides, les considérant non seulement comme permises, mais parfois nécessaires. De plus, il l’a accusé de soutenir l’esclavage islamique et d’être profondément influencé par l’idéologie nazie.11

Tourage affirme ne pas être opposé au dialogue en soi, même avec une organisation comme l’IKERI, mais déplore l’absence de toute réflexion critique dans les écrits mennonites sur ces dialogues. Il aurait souhaité que les mennonites soulignent les violations odieuses des droits de l’homme avec leurs homologues iraniens lors des dialogues.12 Il souligne qu’il n’a pas été autorisé à participer aux dialogues et qu’on a refusé aux manifestants de la diaspora iranienne auprès de la délégation iranienne au Canada en 2007 la possibilité de s’exprimer.13 En bref, il affirme qu’une « fétichisation du dialogue et une marchandisation du rétablissement de la paix ont eu lieu entre le MCC et l’IKERI », conduisant à une certaine justification de la violence.14  Il ne pense pas que le dialogue puisse être une fin en soi, et que le dialogue devrait toujours inclure une introspection.15  Cette brève mention du dialogue mennonite-chiite iranien ne rend pas justice à toutes les parties impliquées, mais la critique de Tourage est un rappel salutaire comme quoi le dialogue est toujours intégré dans les réseaux du pouvoir politique et sujet aux abus et à l’exploitation par les différentes parties. Il est essentiel d’être conscient des vulnérabilités à la manipulation. Néanmoins, le dialogue est essentiel pour maintenir la communication et l’amitié au milieu de tensions religieuses et politiques, même si tout le monde ne peut pas être satisfait simultanément.

Dialoguer avec humilité

Les deux récits évoqués ci-dessus se rapportent à des époques très différentes. Pourtant, dans les deux cas, les réponses anabaptistes-mennonites aux musulmans sont courageuses et tentent de prendre au sérieux les paroles de Jésus, d’aimer Dieu de tout son cœur, et même d’aimer l’ennemi. Pourtant, ils rappellent aussi qu’aimer son prochain peut s’avérer très difficile. Dans l’histoire de Sattler, les voisins étaient les autorités chrétiennes qui persécutaient les anabaptistes. Dans l’histoire du dialogue entre mennonites et chiites iraniens en Amérique du Nord, les voisins étaient la diaspora iranienne en Amérique du Nord, qui avait souffert du régime iranien et des idéologies issues de l’IKERI, l’organisation même avec laquelle les mennonites dialoguaient. De plus, comme nous l’avons vu dans le premier exemple, la tentation est toujours présente d’utiliser l’autre musulman, apparemment plus éloigné, pour discréditer le voisin chrétien, bien plus proche.

Le dialogue n’est pas sans embûches. Même les meilleurs efforts peuvent échouer et laisser place à la critique. En conclusion, tout dialogue doit être abordé avec humilité. Cela nous rappelle Michée 6:8 « On t’a fait connaître, homme, ce qui est bien et ce que l’Eternel demande de toi: c’est que tu mettes en pratique le droit, que tu aimes la bonté et que tu marches humblement avec ton Dieu. »

Jacqueline Hoover est conférencière indépendante en études islamiques. Elle est professeure adjointe à l’Anabaptist Mennonite Biblical Seminary (AMBS) à Elkhart, dans l’Indiana. Elle a également enseigné dans des institutions théologiques et ecclésiastiques en Égypte, au Liban, en Indonésie, en Malaisie, au Nigeria, en Éthiopie, au Soudan, au Kenya, en Tanzanie, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Footnotes

1

Cité dans Jon Hoover, “An Anabaptist Perspective on Conversing with Muslims,” in Evangelical, Ecumenical, and Anabaptist Missiologies in Conversation: Essays in Honor of Wilbert R. Shenk, eds. James R. Kraybill, Walter Sawatsky and Charles E. V. Van Engen (Maryknoll, NY: Orbis Press, 2006), 120-129, 287-288 (120). Voir aussi Astrid von Schlachta, Anabaptists: From the Reformation to the 21st Century (Kitchner, ON: Pandora Press, 2024), 98-101.

2

Cité dans Hoover, “An Anabaptist Perspective,” 120.

3

Cité dans Hoover, “An Anabaptist Perspective,” 121.

4

John V. Tolan, Faces of Muhammad: Western Perceptions of the Prophet of Islam from the Middle Ages to Today (Princeton: Princeton University Press, 2019), 105.

5

Gary K. Waite, “Menno and Muhammad: Anabaptists and Mennonites Reconsider Islam, 1525-1657,” Sixteenth Century Journal XLI.4 (2010), 995-1016 (1000-1002).

6

Hoover, “An Anabaptist Perspective,” 121. Tolan, Faces of Muhammad, 105. Waite, “Menno and Muhammad,” 1000. Luther publia son livre « Sur la guerre contre les Turcs » en 1529. Dans ce livre il justifiait la résistance militaire contre les Turcs. Il continuait néanmoins de croire que la repentance et la prière seraient un meilleur moyen de leur résister.

7

Adam S. Francisco, Martin Luther and Islam: A Study in Sixteenth-Century Polemics and Apologetics (Leiden: Brill, 2007), 84.

8

Toutes les citations de la Bible proviennent de la traduction Second 21.

9

A. James Reimer, “Shi‘i Muslims and Mennonite Christians in Dialogue: Two Religious Minority Groups Face the Challenges of Modernity,” The Conrad Grebel Review 21.3 (2003), 3-14 (4).

10

Ed Martin, “Mennonite Engagement with Iran,” The American Journal of Islamic Social Sciences 31.1 (2014), 131-139 (139).

11

Mahdi Tourage, “Fetishinzing Dialogue and Commodifying Peacemaking,” The American Journal of Islamic Social Sciences 26.1 (2009), 136-152 (137-140).

12

Tourage, 140.

13

Tourage, 142.

14

Tourage, 136.

15

Tourage, 146-7.