Introduction
Les contributions de ce numéro spécial présentent la rencontre entre deux traditions pacifistes, l’une mennonite et l’autre mouride, à travers plusieurs regards. Cet article replace le mouvement mouride dans le contexte plus large des expressions et traditions islamiques historiques et contemporaines qui incarnent la paix et la non-violence en Afrique de l’Ouest. Pour ce faire, il s’appuie sur les recherches universitaires de Lamin Sanneh consacrées à la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain. Sanneh propose un nouveau récit de l’islam, enraciné dans les cultures et les traditions africaines, tout en restant orthodoxe dans ses croyances islamiques, deux éléments qui contredisent la thèse dominante du djihadisme défendue par de nombreux chercheurs occidentaux. L’article décrit ensuite certaines des activités et conclusions clés d’un projet de recherche de trois ans (2022-2025) mené par l’Institut Sanneh (The Sanneh Institute, TSI), dont j’étais le coordinateur académique, sur la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain. Décrire les activités du projet du TSI permet également de mettre en lumière mon propre parcours avec les mourides, ainsi que le rôle et la contribution importants de deux érudits mourides, Cheikh Babou et Fallou Ngom, qui ont été les principaux consultants du projet du TSI.
Lamin Sanneh et la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain
L’Influence académique de Lamin Sanneh
Beaucoup de ceux qui ont suivi des cours d’histoire, de théologie, de missiologie et de christianisme mondial ont invariablement lu Lamin Sanneh (décédé en 2019) et ses ouvrages majeurs, tels que Translating the Message, sont devenus des références fondamentales pour les départements universitaires du monde entier. Plus largement, il est connu pour avoir enseigné l’histoire du christianisme et de l’islam en Afrique et pour avoir été l’un des architectes du domaine, désormais populaire et largement connu, du christianisme mondial. Mais les premiers intérêts scientifiques de Sanneh sont moins connus et se concentraient sur l’héritage et l’influence durables de la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain, également connue sous le nom de tradition suwarienne.1
La tradition pacifiste suwarienne comme contre-discours au djihadisme
Le manque d’accès des chercheurs occidentaux aux sources primaires ouest-africaine
La recherche de Sanneh sur la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain s’est déroulée à une époque où une écrasante majorité de chercheurs occidentaux se concentraient sur la tradition du djihad. Dans les récits coloniaux et postcoloniaux sur l’islam en Afrique de l’Ouest, l’accent était principalement mis sur les mouvements djihadistes des XVIIIe et XIXe siècles2, et de nombreux chercheurs occidentaux présentaient cette tradition djihadiste comme l’islam orthodoxe et « normatif ».3 L’accent mis sur le militantisme, la conquête et le djihadisme s’explique en partie par le fait que les chercheurs occidentaux étaient incapables de lire les sources écrites en langues africaines. Les récits écrits par les chercheurs, les clercs et les chefs religieux d’Afrique de l’Ouest étaient rédigés dans des langues telles que le haoussa, le mandingue et le wolof. Ces sources contenaient des histoires locales, des enseignements cléricaux, des sermons, des paraboles et des proverbes qui racontaient des réalités sociales et religieuses inconnues des étrangers. Tout aussi importantes, sinon plus, que les sources écrites étaient les récits oraux — la « bibliothèque vivante », comme les appelle Cheikh Anta Babou — qui constituaient souvent la source la plus riche en informations.4 En l’absence de tout engagement avec l’ensemble de ces sources, le récit dominant qui a émergé et a été exporté par les chercheurs occidentaux fut celui du djihadisme.
« Islam Noir » : récits écrits sur l’islam africain par des intellectuels africains
Au XXe siècle, quelques universitaires africains ont entrepris des études qui remettaient en question le discours dominant sur le djihad. Ils l’ont fait en grande partie parce que les descriptions de l’islam qu’ils avaient lues dans le cadre de leur éducation formelle ne reflétaient pas l’islam de leur enfance et de leurs communautés d’origine en Afrique de l’Ouest. Par exemple, le chercheur musulman malien Amadou Hampaté Bâ (décédé en 1991) est l’un des rares chercheurs musulmans de renom du siècle dernier à avoir entrepris des travaux exploratoires sur la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain et à avoir parlé de cette tradition avec admiration.5 Contrairement à la conquête et au militantisme, l’expression de l’islam ouest-africain décrite par Bâ était celle de l’accommodement, de l’harmonie interreligieuse et de la coexistence pacifique.
Lorsque des récits écrits sur l’islam africain ont été publiés par des intellectuels africains tels que Bâ, ils ont rapidement été qualifiés d’« islam noir » par les universitaires occidentaux, en particulier parmi les intellectuels français. Le terme « islam noir » était péjoratif et suggérait que l’islam noir était non orthodoxe, syncrétique et inférieur par nature, car il se mélangeait aux cultures et traditions africaines. En revanche, Bâ utilisait le terme « islam noir » de manière positive et constructive, remarquant : « En Afrique, l’islam n’a de couleur que celle de l’eau ; c’est ce qui explique son succès : il [l’islam] se teinte des territoires et des pierres. »6 Pour Bâ, l’« islam noir » résultait de la rencontre entre la tradition suwarienne dans laquelle il avait été élevé et sa propre culture et son héritage peuls. Plus précisément, l’islam ouest-africain n’était ni une importation étrangère de l’Arabie saoudite, ce qui le rendait supérieur à la religion traditionnelle africaine, ni un mélange syncrétique de l’islam et de la religion traditionnelle africaine, ce qui le rendait inférieur aux expressions non africaines de l’islam. Au contraire, Bâ soutenait que le sol ouest-africain avait donné naissance à un islam unique, à la fois fidèle aux enseignements et aux traditions islamiques, mais aussi enraciné dans les coutumes et traditions africaines et reflétant celles-ci.
« Au-delà du djihad » : les recherches de Sanneh sur la propagation de l’islam par des moyens pacifiques
Ainsi, à une époque où le discours dominant sur l’islam ouest-africain était centré sur la tradition du djihad et où l’« islam noir » était méprisé, Lamin Sanneh a poursuivi ses études doctorales sur les communautés cléricales pacifistes diakhankés dans toute la sous-région ouest-africaine. Ses études doctorales ont ensuite été mises à jour et développées dans son ouvrage fondateur, Beyond Jihad (2016). Dans Beyond Jihad, Sanneh documente le rejet de principe du djihad par la tradition suwarienne et son refus du clientélisme politique au profit d’un pacifisme qui privilégie la diversité religieuse et préfère l’accommodement à l’absolutisme et au militarisme.
Sanneh a étudié les clercs suwariens, qui ont exercé une influence considérable sur les Mandingues (de l’actuelle Guinée, Gambie, Mali et Sénégal) et qui ont adopté l’apprentissage et l’enseignement religieux comme vocation. Sanneh a soutenu que le pacifisme prôné par les clercs diakhankés appartenait fermement à la tradition islamique orthodoxe. Les Mandingues musulmans et les autres groupe ethniques voisines faisaient la distinction entre une classe religieuse professionnelle, la classe guerrière et la classe politique. Les clercs itinérants créaient des centres semi-autonomes pour se consacrer à leur vocation religieuse. Les clercs cherchaient à cultiver des traits de caractère et des vertus, tels que l’humilité, l’empathie, la patience, la réciprocité, la coopération, et l’autocritique, afin de favoriser un engagement solide et durable entre les membres de différentes religions.7
L’une des caractéristiques ou pratiques distinctives de la classe cléricale diakhankés est qu’elle gardait ses distances avec la classe politique, résistant à la tentation d’assumer des fonctions politiques et évitant toute ingérence directe et tout contrôle de la part des dirigeants. Sanneh soutient que la position apolitique adoptée par les clercs était enracinée dans leur « rejet de principe du djihad comme instrument de changement religieux et politique »8. Dans son autobiographie intitulée Summoned from the Margin, Sanneh écrit : « Par l’éducation, l’érudition, l’itinérance et d’autres activités religieuses, les clercs ont suivi la voie de l’islamisation de la société plutôt que celle de l’islamisation de l’État. L’objectif de leurs efforts est une république cléricale plutôt qu’une théocratie. »9 Les clercs, ou « vicaires de la vie spirituelle », comme les appelle Sanneh, estimaient que l’islamisation de la société pouvait être réalisée par des moyens pacifiques, à savoir par l’enseignement et la persuasion, sans recourir à la coercition politique requise par l’islamisation de l’État. Pour les clercs, cette dernière approche aurait fondamentalement violé la nature morale de la foi et de l’enseignement islamiques.10
Dans leur quête d’une république cléricale, ils ont conclu un pacte avec les gouvernants : les souverains ne pourraient entrer dans les centres religieux semi-autonomes que selon un calendrier préétabli et dans le but d’y pratiquer des exercices religieux. Une célèbre citation attribuée aux clercs résume bien leur position apolitique : « Si le roi nous demande de lui construire un château, nous lui construirons un château. S’ il nous demande de prendre les armes et de partir en guerre, nous lui construirons un château. Nous sommes prêts à tout pour lui.»11
Interconnexions entre les traditions islamiques pacifistes : les religieux jakhanke (tradition suwarienne) et les mourides (tradition soufie)
L’importance d’inclure les travaux de Sanneh réside dans le fait qu’ils aident à situer la rencontre entre les mourides et les mennonites dans le contexte plus large des traditions islamiques de paix. Cheikh Anta Babou, un contemporain plus jeune de Sanneh, a suivi une ligne de recherche similaire à la sienne. Comme le décrivent certaines des autres réflexions de ce numéro spécial, les travaux de Babou se concentrent sur le mouvement mouride et son fondateur, Cheikh Ahmadou Bamba.12 De plus, dans la thèse de doctorat de Bornman sur les mourides américains, supervisée par Babou, ce dernier suggère que Cheikh Ahmadou Bamba a embrassé la tradition pacifiste suwarienne par l’intermédiaire des clercs diakhankés. Babou montre le lien entre Cheikh Bamba et l’ordre soufi Qadiriyya, tandis que Sanneh établit un lien direct entre le fondateur du centre clérical diakhankés de Touba (Guinée), Karamokho Ba, et le fondateur de la ville sainte mouride de Touba (Sénégal). Bornman retrace en outre l’influence spirituelle et intellectuelle de la tradition suwarienne sur Cheikh Ahmadou Bamba en décrivant les pratiques de la tradition pacifiste suwarienne telles qu’elles sont observées dans la vie de Cheikh Amadou Bamba et des premiers mourides.13
L’Institut Sanneh et la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain
Origines et vision de l’Institut Sanneh
L’Institut Sanneh a été officiellement inauguré en février 2020 en tant qu’institution indépendante basée à Accra, au Ghana. Il porte le nom de feu Lamin Sanneh, célèbre historien de Yale, spécialiste de la mission. Le professeur John Azumah, fondateur et directeur exécutif du TSI, est un protégé de Sanneh. Le TSI travaille en collaboration avec le département d’études religieuses de l’université du Ghana, avec pour objectif principal de fournir des ressources et de renforcer les capacités de recherche sur des questions et des thèmes à l’intersection de la religion et de la société.
Le TSI a pour vision de proposer des études universitaires en hommage à Dieu, en tenant compte des autres, qu’ils soient religieux ou non, afin de transformer la société. Au TSI, les études universitaires sont une vocation religieuse et la mission du TSI consiste essentiellement à former une jeune génération de responsables religieux et d’universitaires dotés d’une humilité théologique et d’une curiosité intellectuelle.
La recherche et l’engagement sont au cœur de l’identité et des activités du TSI. L’un des premiers projets entrepris par la TSI a été de poursuivre la recherche de Sanneh sur la tradition pacifiste. Le professeur Azumah remarque :
Il a fallu un géant de la recherche comme Lamin Sanneh pour créer un nouveau récit sur l’islam en Afrique de l’Ouest. Ses travaux ont jeté les bases et ouvert la voie à de nombreux autres travaux. Au TSI, nous lui devons de poursuivre le travail qu’il a commencé, mais nous devons également aux communautés d’Afrique de l’Ouest, tant chrétiennes que musulmanes, de raconter l’histoire d’un islam qui incarne et prône la non- violence, la tolérance envers les autres religions et l’hospitalité, ainsi qu’un islam qui encourage la neutralité politique.14
Projet TRT : La tradition pacifiste de l’islam en Afrique de l’Ouest
En 2022, le TSI a obtenu une subvention de trois ans du Templeton Religion Trust (TRT) pour étudier la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain. Le projet, intitulé « Engaging the Church, the Mosque and the Academy for the Transformation of West African Society» (Impliquer l’Église, la mosquée et le monde universitaire dans la transformation de la société ouest-africaine), visait à réévaluer la tradition dominante de l’islam ouest-africain, à savoir celle du militantisme et du djihadisme, et à remettre en question son statut perçu comme une représentation de l’islam normatif. Le projet remettait en question les idées dominantes sur l’islam et cherchait à créer un nouveau contre-récit autour de l’islam qui promeut les valeurs de non-violence, d’hospitalité et de construction de la paix.
J’ai été le coordinateur académique du projet, et deux des principaux consultants académiques que nous avons engagés étaient Cheikh Babou et Fallou Ngom. Tous deux sont des mourides du Sénégal et sont des universitaires estimés dans leurs domaines respectifs.
L’implication de Babou dans les initiatives interconfessionnelles est évidente dans le rôle de soutien qu’il a joué dans les débuts du TSI. Il est un ami personnel d’Azumah et a été une source inestimable de soutien relationnel et de conseils. En partenariat avec le TSI, Babou a donné une conférence à la Faculté universitaire islamique du Ghana (2023) intitulée « Réimaginer la Daar Al-Islam : les minorités musulmanes et la question de l’appartenance ».
Avec Azumah, il a également coédité le recueil en l’honneur de Sanneh intitulé Territoriality and Hospitality: Christian and Muslim Perspectives (2025).
Fallou Ngom est également un ami fidèle et dévoué du TSI. Ngom a été le principal superviseur académique de la collecte et de la traduction en langues locales (l’ajami, voir ci-dessous) des œuvres des principaux clercs de la tradition pacifiste. Ses intérêts académiques portent sur l’histoire intellectuelle écrite de l’Afrique, les interactions entre les langues africaines et non africaines, les adaptations de l’islam en Afrique et la littérature en ajami en Afrique et dans la diaspora. L’expertise de Ngom en matière d’ajami s’est avérée indispensable pour notre projet de cartographie, de sélection, de transcription et de traduction en anglais de manuscrits en ajami provenant de diverses langues d’Afrique de l’Ouest.15 Il s’est montré remarquablement patient en nous accompagnant, mon équipe et moi-même, dans la réalisation d’un projet qui dépassait nos domaines d’expertise.
Convergence du projet Templeton Religions Trust et des conversations avec les mourides
Sur le plan personnel, le projet TRT a coïncidé avec mes discussions avec Jonathan concernant une éventuelle rencontre entre mennonites et mourides à Paris. Je connaissais les mourides depuis de nombreuses années (passées en Côte d’Ivoire), mais n’en avait qu’une connaissance superficielle. Environ 25 % des résidents de la Côte d’Ivoire sont nés à l’étranger (le pourcentage le plus élevé de tous les pays d’Afrique) et parmi eux se trouvent de nombreux immigrés sénégalais de première génération ainsi que beaucoup d’autres qui vivent dans le pays depuis des généra- tions. Une grande partie de la culture sénégalaise est assimilée par les Ivoiriens, y compris la musique sénégalaise, et le chanteur sénégalais le plus célèbre des années 80 et 90 était Youssou N’Dour, qui est lui-même mouride.16
Ma première conversation significative avec un mouride a eu lieu en ligne pendant la COVID, avec Djiby Diagne, un bon ami de Jonathan. Après notre première conversation sur Zoom, Djiby m’a aimablement fait parvenir plusieurs livres et articles, dont beaucoup avaient été écrits par Cheikh Babou, notamment Fighting the Greater Jihad (2007). Il m’a également fait parvenir Muslims Beyond the Arab World (2016) de Fallou Ngom.
Peu après, Babou a publié Muridiyya on the Move (2021), qui se concentrait sur les communautés mourides en Afrique de l’Ouest et à Paris (où je vivais alors), suivi de la thèse de Jonathan, American Murids (2021). Ces ouvrages m’ont beaucoup intéressé, car la migration africaine et l’identité religieuse étaient également au cœur de mes études doctorales.
Quoi qu’il en soit, j’ai dévoré la littérature dont m’avait parlé Diagne et, à travers elle, je suis devenu fasciné à plusieurs niveaux par les mourides. Il y avait des questions d’historiographie, d’indigénéité et de production de connaissances autochtones, de minorités religieuses, d’identité ethno-religieuse, de construction de la paix et de non-violence, de migration et d’identité religieuse, ainsi que des parallèles évidents avec l’expérience mennonite, qui m’ont toutes laissées avec davantage de questions, un désir de poursuivre les conversations et l’espoir de nouvelles rencontres en personne.
Ainsi, la vision de Jonathan d’une rencontre entre les mennonites et les mourides, mes conversations et mes nouvelles relations avec les mourides à Paris, ainsi que ma lecture des travaux de Cheikh Babou sur Cheikh Amadou Bamba ont convergé avec le projet de TSI sur la tradition pacifiste de l’islam en Afrique de l’Ouest. Compte tenu de tout cela, ce serait un euphémisme de dire que j’ai considéré comme un honneur et un privilège de me retrouver ensuite à travailler avec deux éminents chercheurs mourides sur la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain.
Les quatre principaux résultats du projet TSI
Les quatre principaux résultats du projet sont présentés ci-dessous. Les deux premiers seront abordés plus en détail dans les paragraphes suivants :
- Une étude sur la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain, comprenant des biographies des principaux clercs historiques et contemporains de cette tradition.
- Commander la collecte et la traduction d’ouvrages de grands clercs de la tradition pacifiste dans les langues locales (l’ajami) et documenter leurs parcours.
- Organiser des réunions régionales de chercheurs musulmans et chrétiens afin d’évaluer les programmes et les cursus scolaires des écoles et institutions théologiques privées chrétiennes et islamiques, dans le but de favoriser la littératie religieuse.
- Développer un réseau de chercheurs musulmans et chrétiens afin de mener une étude scientifique continue sur des thèmes d’intérêt commun au sein de l’islam et du christianisme en Afrique.
Appel à contributions sur la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain
S’appuyant sur les travaux de Sanneh, le TSI a lancé un « appel à propositions sur la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain » (résultat n° 1). Dans le cadre de ce projet interdisciplinaire et interconfessionnel, des équipes de recherche composées de deux universitaires et constituées d’un musulman et d’un chrétien, de préférence issus de disciplines différentes. Douze chercheurs, musulmans et chrétiens, ont obtenu des subventions. La collaboration entre chercheurs musulmans et chrétiens devait servir de modèle d’engagement interreligieux dans le domaine universitaire, trop souvent absent de ce type de projets.
Les articles des lauréats seront publiés au printemps 2026 dans une nouvelle revue lancée par TSI. Parmi les thèmes abordés, citons : 1) les réactions et les débats entre chercheurs musulmans face aux groupes militants contemporains dans le nord du Nigéria ; 2) les théologies du djihad pacifiste dans les œuvres de certains cheikhs nigérians ; 3) les prophétesses musulmanes, les rôles de genre et la construction de la paix en Côte d’Ivoire contemporaine ; 4) la tradition pacifiste et le mouvement Ahmadiyya en Afrique de l’Ouest et 5) le pacifisme islamique dans la culture juridique musulmane de Guinée-Bissau.
Appel à manuscrits en ajami sur l’Islam et la construction de la paix en Afrique de l’Ouest
Le TSI a également lancé un « appel à manuscrits en ajami et en arabe sur l’islam et la construction de la paix en Afrique de l’Ouest » (résultat n° 2). L’ajami est une forme enrichie de l’écriture arabe utilisée pour écrire les langues africaines. Pendant des siècles, la compréhension qu’avaient les chercheurs de l’Afrique subsaharienne provenait des archives écrites des colonialistes européens, qui propageaient l’idée que les Africains subsahariens n’avaient pas de langue écrite qui leur soit propre. Contrairement à cette idée largement répandue et populaire en Occident, Fallou Ngom note que « les peuples d’Afrique subsaharienne utilisent un système d’écriture dérivé de l’arabe pour consigner les détails de leur vie quotidienne depuis au moins le Xe siècle »17.
Les traditions ajami ont existé pratiquement partout où l’islam s’est répandu et a prospéré, des sociétés wolof et mandingue en Sénégambie aux communautés ouïghoures en Chine. Tout comme l’écriture latine s’est répandue dans le monde entier avec le christianisme et a été modifiée pour écrire de nombreuses langues, l’écriture arabe s’est également répandue dans le monde entier grâce à l’islam et s’est enrichie pour écrire les langues des musulmans non arabes18.
Les documents issus des traditions ajami constituent une source importante et peu explorée de connaissances sur l’Afrique. Ils sont riches et variés et comprennent à la fois des manuscrits religieux et profanes. Les documents religieux comprennent des prières, des talismans protecteurs, des documents didactiques en vers et en prose, des élégies, des hagiographies, des traductions d’ouvrages sur la métaphysique islamique, la jurisprudence, le soufisme et des traductions du Coran dans les langues africaines.19
En réponse à l’appel lancé par le TSI pour recueillir des manuscrits en ajami sur l’islam et la construction de la paix en Afrique de l’Ouest, plusieurs manuscrits ont été sélectionnés pour être transcrits et traduits. Un poème en ajami haoussa, intitulé « Nigéria : une nation riche et multiethnique », décrit les défis auxquels sont confrontés les citoyens nigérians, notamment la diversité ethnique, la corruption et les bouleversements politiques, et formule des recommandations pour créer une société plus pacifique et plus juste. Un autre manuscrit écrit en haoussa latin, intitulé « Les femmes clercs dans le califat de Sokoto : XIXe-XXe siècles », souligne le rôle important joué par les femmes dans la vie intellectuelle du califat de Sokoto, dans le nord du Nigéria, notamment leur interprétation du Coran, leur étude et leur application de la loi islamique, la transmission du savoir islamique par la création d’écoles et l’orientation spirituelle et le soutien moral qu’elles apportaient aux individus et à la communauté.
Outre les manuscrits en ajami, deux articles supplémentaires ont été commandés afin de fournir une cartographie thématique de l’ajami en Afrique de l’Ouest et un aperçu de l’état des interactions académiques et non académiques avec l’ajami en lien avec la tradition pacifiste de l’islam en Afrique de l’Ouest.
Le premier de ces articles, rédigé par Amidou Sanni, utilise le Nigéria comme représentant de l’Afrique occidentale anglophone et se concentre sur les traditions linguistiques fulfulde, haoussa, kanuri, nupe et yoruba. Le deuxième article, rédigé par Fallou Ngom, se concentre sur l’Afrique francophone et traite de trois traditions ajami ou écoles de pensée, chacune ayant son propre centre islamique, une pédagogie distincte et des érudits qui représentent et défendent chaque école de pensée. Ces écoles sont l’école Fuuta Jalon Ajami, l’école Mandinka Ajami et l’école Wolof Ajami.
Documentaires vidéo sur les clercs de la tradition pacifiste contemporains
Un troisième appel à contributions (résultat n° 1) visait à identifier les « principaux clercs contemporains de traditions pacifistes en Afrique de l’Ouest » qui prônent la non-violence et la coexistence harmonieuse dans un contexte pluraliste, prennent au sérieux les cultures et les réalités africaines et s’engagent de manière positive et constructive à leur égard. Il s’agit de religieux qui promeuvent ou prônent la paix dans leurs sermons, leurs enseignements, leurs écrits, leur autorité, leur activisme et leurs engagements interreligieux et politiques. Depuis des générations, les clercs en Afrique de l’Ouest contribuent de manière significative à perpétuer la tradition non violente et apolitique de l’islam dans cette région. Par leur vie, leurs enseignements et leurs œuvres, ils continuent de façonner la nature et l’évolution de l’islam en Afrique.
En documentant les histoires des principaux religieux contemporains, cette composante du projet visait à promouvoir une tradition pacifiste vivante et vécue de l’islam en donnant accès à des clercs musulmans autochtones qui ont été négligés, et continuent de l’être, par un large public. Les documentaires vidéo sont principalement destinés à être utilisés dans des contextes éducatifs, dans le cadre de programmes d’études supérieures et de troisième cycle.
Au besoin, ils seront également mis à disposition sur les réseaux sociaux, promus auprès d’organisations chrétiennes et musulmanes et diffusés dans les médias nationaux.
L’appel a permis de sélectionner trois principaux clercs, représentant le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Nigéria. Cheikh Babou avait recommandé un cheikh mouride du Sénégal, mais en raison de ses soucis de santé, nous n’avons pas pu mettre en place un projet le concernant pour le moment.
Contributions de Cheikh Osman Nuhu Sharubutu Assumer le rôle d’imam national en chef : un tournant décisif
Je tiens à souligner la contribution de Cheikh Osman Nuhu Sharubutu, le clerc du Ghana sélectionné. Cheikh Osman Nuhu Sharubutu, qui a plus de 100 ans, est le chef de Tijaniyya et l’imam national de la communauté musulmane du Ghana. La plupart des Ghanéens s’accordent à dire que le Cheikh Sharubutu inspire actuellement plus d’admiration et de respect que n’importe quelle autre personnalité religieuse ou politique au Ghana. Au sein de l’islam au Ghana, il existe quatre traditions principales, à savoir la Tijaniyya, qui est la plus importante, l’Ahlus Sunna, l’Ahmadiyya et la Shia.
Historiquement, ces quatre groupes musulmans ont été profondément divisés par des divergences idéologiques qui ont donné lieu à des tensions, voire à des attaques violentes les uns contre les autres. Cependant, l’accession de Cheikh Sharubutu au poste d’imam national dans les années 1990 a marqué un tournant pour l’unité de la communauté musulmane au Ghana et a suscité l’espoir d’un œcuménisme et d’une collaboration plus profonds entre musulmans.
Renforcer les relations interreligieuses et maintenir la neutralité politique
Cheikh Sharubutu a également joué un rôle central dans le renforcement des relations interreligieuses, notamment en nouant des liens avec la communauté chrétienne. « L’architecture de paix au Ghana » a été mise en place par des organ- ismes œcuméniques chrétiens, les Ahmadiyyas et Cheikh Sharubutu. Cheikh Sharubutu a travaillé en étroite collaboration avec le Conseil national pour la paix et ses conseils ont été et continuent d’être sollicités de manière intentionnelle sur des questions d’intérêt national en période de crise économique et politique. Au fil des ans, il a également démontré un engagement sans équivoque en faveur de la neutralité politique, choisissant de respecter un principe fondamental, à savoir reconnaître, respecter et soutenir le parti politique au pouvoir. Ainsi, il reconnaît pleinement tous les présidents du Ghana qui ont assumé cette fonction et a été loyal envers eux.
Construire la paix entre chrétiens et musulmans
Les nombreux actes et gestes publics de Cheikh Sharubutu ont démontré ses convictions religieuses et son engagement constant en faveur de la consolidation de la paix entre musulmans et chrétiens. Ses actions ont à plusieurs reprises « hérissé le poil » des communautés chrétiennes et musulmanes. Par exemple, il était le directeur de la mosquée centrale d’Accra, qui partage un mur avec l’une des églises charismatiques les plus populaires du Ghana, l’International Central Gospel Church (ICGC), dirigée par le célèbre pasteur, le révérend Dr Mensa Otabil. Dans le cadre de l’un de ses projets anniversaire en 2011, l’ICGC a exprimé son désir de rénover et de repeindre la mosquée centrale. Cheikh Sharubutu a accepté cette offre avec enthousiasme, mais il a ensuite été critiqué par une partie de la communauté musulmane et certains lui ont demandé de s’excuser d’avoir permis à une église de financer la peinture de la mosquée centrale. Pour défendre son action, Cheikh Sharubutu a déclaré :
« Je veux, après mon départ (ma mort), laisser un héritage d’amour, de coopération et de bonne volonté entre les chrétiens et les musulmans de ce pays. De plus, nous sommes tous les descendants d’Abraham et croyons en un seul Dieu. Par ailleurs, les chrétiens financent chaque année le hajj (pèlerinage à La Mecque) des musulmans ; ils nous donnent de la nourriture pour notre jeûne du ramadan ; alors quelle est la différence ? Ce geste nous aidera à maintenir la cohésion et la paix de notre nation et je ne le regrette pas, ni ne dois d’excuses à qui que ce soit. »20
Conclusion
La tradition pacifiste vécue et vivante de l’islam en Afrique de l’Ouest s’incarne dans la vie de Cheikh Osman Nuhu Sharubutu. Les réflexions contenues dans ce numéro spécial décrivent la rencontre avec une autre tradition islamique ouest-africaine de construction de la paix que celle de Cheikh Sharubutu, à savoir celle des mourides, et la tradition de construction de la paix des mennonites.
Les travaux universitaires de Sanneh ont ouvert de nouvelles perspectives en redécouvrant la tradition pacifiste de l’islam ouest-africain et, ce faisant, ont promu un nouveau contre-récit à celui du djihadisme qui en est venu à dominer et à occuper les esprits et les cœurs de tant de personnes. Le TSI a modestement contribué à ces efforts et continuera à le faire. Compte tenu de tout cela, le Cri pour la Paix lancé par Cheikh Babou devrait inciter les mennonites du monde entier à s’informer et à s’engager auprès des musulmans intéressés ou désireux de suivre leurs propres traditions pacifistes islamiques. De plus, puisse-t-il également encourager les mennonites à ne pas se détourner des fondements chrétiens de leur propre tradition pacifiste, mais plutôt à s’inspirer de la vie, du ministère, de la mort et de la résurrection de Jésus, ainsi que de la tradition anabaptiste, comme moyen significatif de s’engager et de construire des relations avec leurs frères et sœurs mourides.
Matthew J. Krabill vit à Accra, au Ghana, où il est responsable pour les programmes académiques de l’Institut Sanneh. Avec sa femme Toni, ils soutiennent aussi des institutions et des initiatives d’ éducation théologique en Afrique subsaharienne dans les domaines de la consolidation de la paix, des relations entre chrétiens et musulmans et de la missiologie. Ils travaillent pour la Mennonite Mission Network.
Footnotes
Cheikh Al-Hajj Salim Suwari était un karamogo (érudit islamique) soninké d’Afrique de l’Ouest du XIIIe siècle qui s’intéressait particulièrement aux responsabilités des minorités musulmanes vivant dans une société non musulmane. Il a formulé une importante justification théologique pour la coexistence pacifique avec les classes dirigeantes non musulmanes, aujourd’hui connue sous le nom de tradition suwarienne.
John Azumah, 2017. « Beyond Jihad: The Pacifist Tradition in West African Islam» (Dépasser le djihad : la tradition pacifiste dans l’islam ouest-africain). International Bulletin of Mission Research 41 (4):363-369.
Parmi les rares chercheurs occidentaux qui ont abordé la tradition pacifiste dans leurs travaux, citons Patrick Ryan, Islam in Yorubaland : Imale (1979) ; Robert Launay, Beyond the Stream (1992); Ivor Wilks, The Juula and the Expansion of Islam (2000); David Robinson, Muslim Societies in African History (2004). Quelques autres chercheurs, pour la plupart occidentaux ou africains basés en Occident, ont travaillé sur certains aspects de la tradition suwarienne, principalement d’un point de vue anthropologique et sociologique.
Cheikh Babou, 29 décembre 2021. « Beyond Jihad: The Pacifist Tradition In West African Islam », conférence publique en ligne, The Sanneh Institute.
Amadou Hampaté Bâ et Gaetani Roger, 2008. « A spirit of tolerance: the inspiring life of Tierno Bokar ». Bloomington, IN: World Wisdom.
Vincent Monteil, L’Islam noir, Paris : Seuil, 1964, 41.
Voir John Azumah, « TSI Project Background Paper » : https://tsinet.org/wp-content/uploads/2022/05/Project-Background-Paper_TSI-1.pdf.
Lamin O. Sanneh, 1989. The Jakhanke Muslim clerics: a religious and historical study of Islam in Senegambia. Lanham, MD: University Press of America, 21.
Lamin O. Sanneh et Kelefa Sanneh, 2012. Summoned from the margin: homecoming of an African. Grand Rapids: William B. Eerdmans, 220.
Ibid, 199.
Ibid, 200.
Cheikh Anta Mback Babou, 2007. Fighting the greater jihad: Amadu Bamba and the founding of the Muridiyya of Senegal: 1853-1913. Athens, Ohio: Ohio University Press; Cheikh Anta Babou et Knibiehler Geneviève. 2011 ; Le djihad de l’ âme : Ahmadou Bamba et la fondation de la Mouridiyya au Sénégal, 1853-1913. Paris: Karthala ; Cheikh Anta Mbacké Babou. 2021. The Muridiyya on the move Islam, migration, and place making. Première édition brochée. éd., New African histories. Athènes : Ohio University Press.
Voir Bornman, pages 46-53. Les deux piliers de la vocation cléricale selon Sanneh, à savoir la dispersion et l’opposition à la guerre et à la politique. Sanneh identifie en outre une triade de la vie cléricale : al-qirá’ah (étude du Coran), al-harth (agriculture) et al-safar (voyage ou itinérance). Il décrit également le dévouement de Suware aux circuits pastoraux dont le message était axé sur le « double héritage » de la pratique diakhankés : l’engagement pacifiste, et l’éducation et l’enseignement comme outils de renouveau (tajdid). Les activités qui marquent la tradition suwarienne comprennent : (1) la dispersion, (2) l’opposition à la guerre/l’engagement pacifiste, (3) l’opposition à la politique, (4) l’étude du Coran, (5) l’agriculture, (6) l’itinérance, (7) l’éducation/l’enseignement pour le renouveau. Voir chapitre 2, Jonathan Frederick Bornman. 2021. « American Murids: Muslim Proponents of Nonviolence Open Alternative Conversations About Islam, Jihad and Immigration » (Les mourides américains : les musulmans partisans de la non-violence ouvrent des conver- sations alternatives sur l’islam, le djihad et l’immigration). Doctorat, Oxford Centre for Mission Studies (Royaume-Uni).
Entretien réalisé par Matthew J. Krabill avec le professeur Azumah le 10 juillet 2025 à Accra, au Ghana.
Voir Fallou Ngom, Beyond African Orality: The ʿAjamī Poetry of Sëriñ Mbay Jaxate (New York, NY : Oxford University Press, à paraître en septembre 2025); 2016. Muslims Beyond the Arab world: The odyssey of ʻAjamī and the Murīdiyya, Religion, culture, and history series. New York, NY: Oxford University Press; “West African Manuscripts in Arabic and African Languages and Digital Preservation”, dans Oxford Research Encyclopedias: African History: 1-28. https://oxfordre.com/africanhistory/view/10.1093/acrefore/9780190277734.001.0001/ acrefore-9780190277734-e-123.
Les paroles de son album de 2004, Egypt, faisaient l’éloge du soufisme mouride. L’album a été bien accueilli par les critiques et le public occidentaux, mais a suscité une vive controverse au Sénégal, où beaucoup ont jugé inapproprié d’intégrer l’islam dans la musique populaire. La controverse a même conduit à une interdiction de l’album au Sénégal pendant deux ans.
Lara Ehrlich, 23 janvier 2020, “Digitizing Ajami, a Centuries-Old African Script” (Numérisation de l’ajami, une écriture africaine vieille de plusieurs siècles), Université de Boston, The Brink: https://www.bu.edu/articles/2020/digitizing-ajami-african-written-language/.
Article à paraître, Fallou Ngom, « Islam and World Peace: Reflections of a Mandinka Ajami Scholar » (La paix mondiale et l’islam : réflexions d’un érudit mandingue ajami), TSI Press.
Fallou Ngom, 2021, « Ajami Sources and Knowledge Production about Africa in the 21st Century» (Sources ajami et production de connaissances sur l’Afrique au XXIe siècle). Actes de la conférence African Futures : https://anthrosource.onlinelibrary.wiley.com/doi/ abs/10.1002/j.2573-508X.2016.tb00015.x.
Emmanuel Kwame Tettey. 2023. « Ghanaian Muslims in Search of a Representative Institution: The Legacy of Sheikh Osman Nuhu Sharubutu and Future Prospects » (Les musul- mans ghanéens à la recherche d’une institution représentative : l’héritage de Cheikh Osman Nuhu Sharubutu et les perspectives d’avenir). Islam & Christian Muslim Relations 34 (2):146.